Comment éviter de répéter les prénoms des personnages ?

Par Valéry K. Baran.Je fais cet article suite à une discussion récente à ce sujet, qui m’a fait me souvenir à quel point CECI peut être un problème quand on écrit, particulièrement quand on a plusieurs personnages du même sexe, donc pouvant être désignés par le même pronom (« il », « elle »…) et le temps qu’il m’a fallu personnellement pour savoir le résoudre correctement. Du coup, ça m’amuse toujours beaucoup de voir des suggestions de corrections être faites à ce sujet qui… non, ne sont juste vraiment pas les bonnes (mais, ne vous y trompez pas, je les ai toutes utilisées, à différentes époques !).Ceci est donc un article de technique littéraire.
Pour bien visualiser les différentes possibilités, on va partir d’une base : justement l’extrait cité en exemple par une amie dans la discussion que j’ai eue. Pour une bonne visibilité, on va mettre les prénoms en gras. Et puis on mettra les corrections dans une autre couleur, ensuite.L’extrait :
Ash ferma les yeux et se laissa aller contre le divan. – Je suis un crétin. – Oui, tu l’es, dit Fee. (Ash tourna la tête vers lui mais Fee souriait. Fee tendit le bras et serra le biceps de Ash.) Donovan n’est pas mon genre. Je préfère les fainéants rachitiques et recouverts de tatouages. – C’est moi que tu appelles rachitique ? demanda Ash. Il se jeta sur Fee et lutta jusqu’à ce qu’il soit sur son dos. Fee rit et poussa Ash mais Ash enfourcha son bassin et réussit à attraper ses poignets qu’il coinça sur le divan au-dessus de la tête de Fee. Fee s’immobilisa sous Ash et lui sourit.
Et je précise : je ne prends qu’une partie de l’extrait en question, mais c’est comme ça en continu ! On va voir si on arrive à faire diminuer ce nombre de noms en gras.


Quelles solutions ?

Solution 1 : remplacer les prénoms par des mots permettant de qualifier les personnages

La vérité est là

Là, on a deux personnages : un « fainéant rachitique et recouvert de tatouages » qu’on comprend être Ash. Et l’extrait ne comporte pas d’élément permettant de qualifier Fee autrement que par son prénom mais ce n’est pas grave, on va imaginer : donc on va dire qu’il est blond et qu’il exerce la profession d’ingénieur.
Ash ferma les yeux et se laissa aller contre le divan. – Je suis un crétin. – Oui, tu l’es, dit Fee. (Le tatoué tourna la tête vers lui mais le blond souriait. Fee tendit le bras et serra le biceps de l’homme maigre qui se tenait devant lui.) Donovan n’est pas mon genre. Je préfère les fainéants rachitiques et recouverts de tatouages. – C’est moi que tu appelles rachitique ? demanda Ash. Il se jeta sur l’ingénieur et lutta jusqu’à ce qu’il soit sur son dos. Fee rit et poussa le jeune fainéant mais Ash enfourcha son bassin et réussit à attraper ses poignets qu’il coinça sur le divan au-dessus de la tête de l’homme aux cheveux clairs. Fee s’immobilisa sous le tatoué et lui sourit.
Verdict ?CA NE VA PAS. C’est la solution qui est fréquemment évoquée mais qui empire les choses. Certes, les prénoms sont moins répétitifs. Cependant, il faut une sacrée concentration pour se souvenir de quel personnage se rapporte à chaque périphrase. En lisant le roman en entier, si c’est bien géré, ça peut se faire : on repère que « fainéant », « tatoué » et « maigre » se rapportent à Ash, et « blond », « cheveux clairs » et « ingénieur » à Fee. Mais bon, franchement, c’est lourd (et sur un roman entier, je n’imagine même pas !), et parfois c’est simplement inadapté : on ne voit pas ce que la profession du personnage vient faire dans la scène, par exemple.

Solution 2 : utiliser des termes neutres tels que « celui-ci », ou « circonstanciels » soit jouant le rôle de description

Mais oui !

On reprend :
Ash ferma les yeux et se laissa aller contre le divan. – Je suis un crétin. – Oui, tu l’es, dit Fee. (Ash tourna la tête vers lui mais ce dernier souriait. Fee tendit le bras et serra le biceps de son interlocuteur.) Donovan n’est pas mon genre. Je préfère les fainéants rachitiques et recouverts de tatouages. – C’est moi que tu appelles rachitique ? demanda le premier. Il se jeta sur Fee et lutta jusqu’à ce qu’il soit sur son dos. Le jeune homme allongé rit et poussa Ash mais celui-ci enfourcha son bassin et réussit à attraper ses poignets qu’il coinça sur le divan au-dessus de la tête de Fee. Son vis-à-vis s’immobilisa sous Ash et lui sourit.
Verdict ?On a réussi à enlever à peu près autant de prénoms qu’avec la première solution. Pourtant, ce n’est toujours pas bon. Pourquoi ? Primo parce que c’est lourd encore. Sur un court extrait, encore, les « ce dernier » et « son interlocuteur », ça peut le faire, mais lisez un roman entier ainsi et vous n’allez plus en pouvoir. En plus, ce n’est pas toujours très clair de retrouver à quel personnage exactement correspond les « celui-ci », et autre « le premier ».

Solution 3 : supprimer les rappels de prénoms qui sont déjà évidents

On tranche dans le lard

Puisqu’on sait déjà de quel personnage on parle.
Ash ferma les yeux et se laissa aller contre le divan. – Je suis un crétin. – Oui, tu l’es, dit Fee. (Ash tourna la tête vers lui mais Fee souriait. Fee tendit le bras et serra le biceps de Ash.) Donovan n’est pas mon genre. Je préfère les fainéants rachitiques et recouverts de tatouages. – C’est moi que tu appelles rachitique ? (suppression ici) Il se jeta sur Fee et lutta jusqu’à ce qu’il soit sur son dos. Fee rit et poussa Ash mais Ash enfourcha son bassin et réussit à attraper ses poignets qu’il coinça sur le divan au-dessus de sa tête. Fee s’immobilisa sous lui et lui sourit.
Peu de changements mais c’est déjà ça. Ça reste toutefois léger.

Solution 4 : un mix des trois !

Ni horizontal, ni vertical : la diagonale !

Tout en préférant les qualificatifs de « circonstances », soit adapté à ce qui est décrit dans la scène, plutôt que les mentions n’ayant rien à voir (métier, etc.).
Ash ferma les yeux et se laissa aller contre le divan. – Je suis un crétin. – Oui, tu l’es, dit Fee. (Ash tourna la tête vers lui mais ce dernier souriait. Le blond tendit le bras et serra le biceps de l’homme maigre qui se tenait devant lui.) Donovan n’est pas mon genre. Je préfère les fainéants rachitiques et recouverts de tatouages. – C’est moi que tu appelles rachitique ? (suppression ici) Il se jeta sur Fee et lutta jusqu’à ce qu’il soit sur son dos. Le jeune homme allongé rit et poussa Ash mais celui-ci enfourcha son bassin et réussit à attraper ses poignets qu’il coinça sur le divan au-dessus de sa tête. Fee s’immobilisa sous lui et lui sourit.
Si là, ce n’est pas plus fluide, déjà, je ne sais pas ce qu’il faut !Pourtant… Eh bien non, ce n’est toujours pas la bonne solution. Parce que le problème de base n’est toujours pas résolu et qu’on fait juste de la réparation de surface. Donc il s’agit d’identifier le problème. Et le problème de base est le suivant :La gestion des points de vue n’est pas maîtrisée.

Et alors, du coup ?

On va reprendre cet extrait à la base : où est placé le narrateur, ici ? Qui raconte ce qu’il se passe, dans quel point de vue est-on placé ?Et oui, toute cette scène se déroule en étant dans la tête de Ash. C’est Ash qui décrit la scène : c’est sa « voix » qu’on entend.Or, les qualificatifs tels que « le blond » et autres « l’homme maigre qui se situait devant lui », déjà, n’ont rien à faire dans une histoire écrite en point de vue interne, et ce avec des personnages qui se connaissent. Personne ne qualifierait la personne avec qui il a une relation intime sous le terme de « le blond ». Personne ne se qualifierait soi-même sous la formule « l’homme maigre qui se situait devant lui ». Donc la solution 1 n’est pas possible.Si vous n’êtes pas à l’aise avec le sujet des points de vue, cet article est fait pour vous : Point de vue interne/externe et narration à la première ou à la troisième personne du singulier. La base est là, hein ? Donc à lire !Le truc, c’est que cet extrait n’est pas bien écrit. Ce n’est pas qu’une question culturelle (parce que c’est un extrait de roman anglophone traduit en français et j’en entends déjà qui disent que, ouais, mais les anglophones font plus de répétitions que nous, etc.) : certes, il y a généralement une exigence plus marquée chez les auteurs francophones à ce sujet, mais les auteurs anglophones maitrisent tout aussi bien la gestion des points de vue. Ici, l’auteur ne sait juste pas comment rendre son texte fluide tout en permettant aux lecteurs de bien savoir quel personnage fait quoi, parce qu’il ne maîtrise pas cet aspect de la narration, tout simplement.Donc :

Brûlez tout !

Solution 5 : tout retravailler en respectant le point de vue du personnage dans la tête duquel on est

On est dans la tête de Ash, donc tout le texte va être écrit comme s’il était écrit avec « Je », en fait. Voyons ce que ça donne avec « je » :
Je fermais les yeux et me laissais aller contre le divan. – Je suis un crétin. – Oui, tu l’es, dit Fee. (Je tournais la tête vers lui pour le voir sourire. Il tendit le bras et me serra le biceps.) Donovan n’est pas mon genre. Je préfère les fainéants rachitiques et recouverts de tatouages. – C’est moi que tu appelles rachitique ? (suppression ici) Je me jetais sur lui et luttais jusqu’à ce qu’il soit sur son dos. Il rit et me poussa mais j’enfourchais son bassin et réussis à attraper ses poignets que je coinçais sur le divan au-dessus de sa tête. Fee s’immobilisa sous moi et me sourit.
On a envie de dire « trop facile !!! », avec le « je » puisqu’il n’est alors pas nécessaire de préciser de qui on parle : « je », c’est le narrateur, et « il » l’autre personnage, tout va bien. C’est donc pourquoi il va falloir faire un vrai travail de réécriture en écrivant ici à la troisième personne du singulier, soit avec deux « il » (oh, et on va en profiter pour virer ces parenthèses dans les dialogues, aussi. Franchement). Allons-y :
Ash ferma les yeux et se laissa aller contre le divan. – Je suis un crétin. – Oui, tu l’es, dit Fee. Confus, Ash tourna la tête vers lui, pour le voir sourire et même lui serrer le biceps avant de poursuivre : – Donovan n’est pas mon genre. Je préfère les fainéants rachitiques et recouverts de tatouages. – C’est moi que tu appelles rachitique ? Cette fois, il se jeta sur lui et lutta jusqu’à ce qu’il soit sur son dos. Fee rit et tenta de le repousser, mais il riposta en enfourchant son bassin, si bien qu’il réussit à le coincer, poignets épinglés sur le divan au-dessus de sa tête. Fee s’immobilisa enfin, lui souriant.
(c’est du boulot !)Verdict : toujours des répétitions de prénoms mais il en faut. On a deux « il », ici, on ne peut vraiment pas s’en passer (dans une scène entre deux personnages de sexes différents, on aurait pu les distinguer avec « il » et « elle » ; ce n’est pas le cas ici). C’est comme ça. Rien n’empêche d’utiliser encore des « celui-ci » ou d’autres qualificatifs mais à condition qu’ils soient de circonstances (« le jeune homme allongé sous lui » – pourvu qu’on parle de celui que voit le narrateur et non pas du narrateur lui-même), mais au compte-gouttes.

Bilan ?

Ne cherche pas à contourner le problème : enlève le problème

La solution à la répétition des prénoms des personnages ne peut pas être une solution de surface, parce que généralement ce problème est un problème de fond : celui d’une mauvaise gestion du point de vue de narration, et que ça demande de retravailler pour de bon son texte, phrase après phrase, en cherchant des formulations permettant de comprendre de qui on parle tout en gardant un texte fluide et agréable à lire… Donc c’est du boulot. Mais du boulot qu’il est absolument nécessaire de faire pour avoir une bonne histoire, bien écrite. Go !

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